Prévenir et soigner le mal-être social, vision manquée au Cameroun

YAOUNDE, 29 octobre (Aznapress) — En matière de politiques publiques sur la santé publique au Cameroun, la santé mentale apparaît comme le parent pauvre, d’autres secteurs ayant pris le dessus sur une vision voulue pour jouer un rôle clé dans la progression sociale et économique du pays d’Afrique centrale, comme la rappelle le professeur de médecine émérite Félicien Ntoné Enyimé.
Voir les comportements parfois de désordre, d’agressivité et de débordements mortels des Camerounais dans la rue et d’autres espaces publics y compris au sein des administrations au quotidien fait penser à un peuple qui vit un mal-être et, en conséquence, souffre de névrose et d’autres pathologies ayant trait à la santé mentale.
« J’avais prévu que cela arriverait », a résumé dans une interview exclusive à Aznapress le professeur Félicien Ntoné Enyimé, psychiatre. « Aujourd’hui, on se rend compte qu’il y a des Camerounais qui ne sont pas physiquement malades mais qui sont mal socialement. Et quand vous êtes mal socialement, ça affecte votre mental ».
C’est notamment le pionner de la pratique de la médecine liée à la santé mentale au Cameroun qui, au terme de ses études en France en 1980, regagne le pays à l’invitation des autorités sanitaires pour se voir confier la charge de l’élaboration d’une vision en la matière.
« Mes maîtres, dont le professeur Joseph Mbédé, paix à son âme, alors ministre de la Santé, m’avait demandé de revenir parce qu’ils avaient constaté qu’au ministère de la Santé publique on faisait tout sauf la santé mentale », précise-t-il.
Pour les pouvoirs publics camerounais, il s’agissait d’intégrer la santé mentale comme un élément clé des politiques publiques afin qu’elle joue un rôle de catalyseur du progrès social et économique national, en veillant à promouvoir le bien-être individuel et collectif.

« Malheureusement, cette vision n’a pas eu de prise d’emblée, parce qu’il y avait d’autres programmes qui semblaient prioritaires, notamment le Global Fund avec le paludisme, la tuberculose et le SIDA », déplore Ntoné Enyimé, par ailleurs directeur général du Centre hospitalier universitaire de Yaoundé (CHUY), public.
La démarche consistait à « me faire un ancrage en montrant qu’on ne peut pas prévenir le paludisme sans regarder les comportements humains ; on ne peut pas prévenir la tuberculose sans regarder les comportements humains ; on ne peut pas prévenir le VIH-SIDA sans regarder les comportements humains ; et que la santé mentale des Camerounais était importante pour prévenir tous ces fléaux ».
« D’ailleurs, détaille le professionnel de la santé, les exemples simples que je donnais étaient que dans une situation de pauvreté, celle-ci mène à des comportements déviants tels que la prostitution et expose le sujet à l’infection à VIH-SIDA. Vous voyez donc qu’il y a un lien entre cette infection qui est physique et l’attitude comportementale de prise de risques de la personne qui s’expose. »
Dans sa croisade contre le VIH-SIDA, le Cameroun avait mis en place une stratégie baptisée « communication pour le changement des comportements » et portée par des slogans populaires tels que « fidélité, abstinence et condom ».
DANS UN ETAT DE FRAGILITE MENTALE LA FIDELITE EST UN COMPORTEMENT DIFFICILE
« J’avais montré, pour essayer de toucher la sensibilité de ma hiérarchie sur la pertinence de la santé mentale, que dans un état de fragilité mentale la fidélité était un comportement difficile. Donc, il fallait prendre en compte les éléments structurant le mental des Camerounais pour qu’ils puissent être fidèles, pour qu’ils puissent utiliser le préservatif », indique en coutre Ntoné Enyimé.
Le comportement qui oblige à porter un préservatif est plus complexe que l’on ne le pense, note-t-il.
Car, « quand vous arrivez à la pharmacie et que la jeune dame qui est vendeuse vous lui demandez le préservatif elle vous regarde avec un sourire en coin, parce qu’il s’agit de la sexualité et que votre commande qui devrait être une commande simple affecte son émotion, vous risquez d’acheter ce préservatif en cachette. Ce qui déteint déjà sur votre engagement à utiliser le préservatif ».
« Le préservatif pouvait être utilisé en situation d’ébriété, poursuit-il, parce que vous êtes sorti la nuit et puis vous avez bu des boissons. Vous avez dit qu’avec la partenaire vous allez utiliser le préservatif. C’était l’intention. Mais au moment où vous vous réveillez le matin vous vous rendez compte que le préservatif est toujours au chevet du lit, il n’a pas été utilisé. »
« Donc, conclut-il, tous ces éléments étaient d’amener à cette stratégie sectorielle de la santé un volet de la santé mentale qui protège les comportements déviants ou les comportements à risques et qui peut aussi entretenir un bien-être, qui permet à la personne physiquement malade ou non malade de se sentir bien mentalement, et aussi de se sentir bien socialement et professionnellement. »
Sous la pression des difficultés de la vie quotidienne liées à un pouvoir d’achat faible, aux injustices sociales et à un état d’insécurité exacerbé par la montée de la criminalité qui touche jusqu’au monde rural et les crises sécuritaires qui affectent diverses régions du pays, les populations camerounaises vivent dans l’angoisse et les cas d’accidents vasculaires cérébraux explosent.
Sous le couvert d’églises dites évangéliques ou de réveil, de nombreux vendeurs d’illusions ont fait leur apparition pour exploiter ce mal-être social comme un business lucratif et les abus causés ne se comptent pas. (Fin)