L’Afrique en ordre de bataille pour le basculement de l’ordre mondial

YAOUNDE, 30 septembre (Aznapress) — L’accélération du basculement de l’ordre stratégique et économique mondial de l’Ouest vers l’Est et le Sud sera le grand enjeu du prochain sommet des BRICS+ prévu vers fin octobre à Kazan en Russie, pour lequel un nombre important des pays africains dont quelques-uns affectés par des crises se bousculent pour rejoindre le bloc de puissances en émergence.
En 2023, lors du quinzième sommet des BRICS tenu à Johannesburg en Afrique du Sud, le groupe composé du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud avait enregistré vingt-trois candidatures africaines dont celles des poids lourds tels que l’Egypte, l’Algérie et le Nigeria auxquelles s’ajoutaient, entre autres, celle de l’Ethiopie ou encore du Sénégal, selon des sources officielles.
L’Egypte, puissance d’Afrique du Nord, et l’Ethiopie, qui abrite le siège de l’Union africaine (UA) et se distingue par ses remarquables progrès économiques, y avaient alors obtenu leur adhésion à la suite de l’élargissement du groupe ayant aussi permis l’intégration de trois puissances du Moyen-Orient et du golfe Persique, à savoir l’Arabie saoudite, l’Iran et les Emirats arabes unis.
Pour le sixième sommet de cette organisation prévu du 22 au 24 octobre à Kazan en Russie, les autorités de Moscou ont dévoilé début septembre une liste de cinquante-neuf demandes d’adhésion avec une fois encore de nombreux pays africains, allant de l’Algérie au Nigeria en passant par le Maroc, le Sénégal, le Cameroun, l’Erythrée, le Tchad, le Zimbabwe, l’Ouganda, la Guinée équatoriale, etc.
Pour l’analyste Mathias Eric Owona Nguini, cet attrait massif africain pour ce boc qui ambitionne de remodeler l’ordre stratégique et économique mondial en faisant basculer les centres de gravité de l’Ouest vers l’Est, voire vers le Sud, pour mettre fin à l’hégémonie américano-européenne illustre une prise de conscience de ces transformations profondes d’une gouvernance dans laquelle le continent reste marginalisé.
Membres officiels depuis le 1er janvier 2024, l’Egypte, l’Ethiopie, l’Arabie saoudite, l’Iran et les Emirats arabes unis prendront part à leur premier sommet des BRICS, passés à l’occasion à dix membres et devenus BRICS+, dans quatre semaines en Russie.
Deux dossiers cruciaux figurent à l’ordre du jour des débats de ce rendez-vous : la mise en place d’un système financier propre au groupe visant à s’affranchir de l’utilisation du dollar américain dans les transactions commerciales entre ses membres et leurs partenaires, puis celle portant sur un système de paiements alternatif aux systèmes occidentaux comme SWIFT.
A la manœuvre de ces deux opérations, la Chine et la Russie, les deux instigateurs qui sont en compétition ouverte avec les Etats-Unis et leurs alliés européens pour faire cesser leur diktat sur la scène diplomatique et économique mondiale, ont multiplié les visites auprès de certains de leurs partenaires étrangers pour s’assurer leur soutien.
Selon Owona Nguini, professeur de sciences politiques et vice-recteur à l’Université de Yaoundé II, avec ces changements en vue le monde vit une période charnière de son évolution depuis la fin de deuxième guerre mondiale marquée notamment par la création de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), qualifiés d’instruments de domination occidentale.
En 2023, les BRICS+ ont inauguré leur nouvelle banque de développement dont la gestion a été confiée à l’ex-présidente brésilienne Dilma Rousseff et dont le siège se trouve à Shanghai en Chine.
Initialement désignée sous le nom de Banque des BRICS, la création de cette institution avait été annoncée lors du sommet tenu en 2013 à Durban en Afrique du Sud et rendue effective deux ans plus tard, avec un capital initial de l’ordre de 100 milliards de dollars US.
Au cours de ces derniers mois, la Chine et la Russie ont adressé des recommandations à quelques-uns de leurs nouveaux membres à l’instar de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et de l’Iran, pour les inciter à ne plus utiliser le dollar américain lors de leurs transactions commerciales liées au pétrole.
Bien évidemment, la forte montée en puissance des BRICS et leur extension croissante ébranlent les Etats-Unis et l’Europe, dont l’influence géopolitique s’en trouve fortement remise en cause et érodée.
Selon le dernier classement annuel du FMI en 2023, la Chine est la deuxième économie mondiale, l’Inde, cinquième, la Russie, neuvième, devant le Brésil, dixième, et l’Afrique du Sud, trente-deuxième. Le bloc totalise aujourd’hui près de 3,3 milliards d’habitants, soit 45% de la population mondiale, et un PIB (produit intérieur brut) global de 32,1% du total mondial, contre 29,9% pour le G7.
De l’avis d’Owona Nguini, appartenir aux BRICS+ offre aux pays africains l’avantage d’appartenir à un club de puissances ayant « une grande valeur ».
En l’occurrence, la Chine et la Russie utilisent leurs poids économique et diplomatique pour étendre leur influence sur le continent africain, mettant à mal les intérêts de leurs adversaires occidentaux qui au contraire y perdent du terrain, comme c’est aujourd’hui le cas de la France au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en République centrafricaine (RCA).
Mais, cette montée en puissance ravive aussi les tensions. (Fin)